Le Christ, vrai Dieu et vrai homme

Face à l’avenir, Jésus a les mêmes réactions que nous ; saisi de surprise et d’émerveillement devant la foi du centurion, d’inquiétude lorsque, dans la synagogue de Capharnaüm, il voit ses disciples le quitter les uns après les autres, d’épouvante à la pensée de tomber aux mains de ses ennemis.
N’imaginons pas, derrière cette façade humaine semblable à la nôtre, une autre existence pour laquelle tout serait déjà joué. N’inventons pas, miraculeusement logé dans l’enfant de Bethléem, un Dieu au regard infaillible qui déjà verrait l’aube de Pâques.

Ce serait introduire en Jésus deux personnes, deux Christs. Si Dieu n’est pas en Jésus celui qui dit ; "Je", celui qui s’émerveille, s’inquiète et prend peur, alors Jésus n’est pas Dieu, il n’est qu’un revêtement. Le Jésus des Évan-giles, le vrai Dieu, vit dans le temps réel, le nôtre, et n’en sort qu’en ressuscitant. Il lui faut douze ans pour prendre toutes ses distances à l’égard de ses parents, trente ans pour devenir un homme, maîtriser l’héritage de culture religieuse, humaine et professionnelle – que les juifs appelaient sagesse – dont il a besoin pour que sa parole et ses gestes expriment vraiment notre expérience d’hom¬mes. Comme nous tous, il fait des projets, comme nous, il voit souvent les événements les bousculer et les déjouer. Il se met en route pour suivre le centurion venu le supplier de guérir son fils, mais celui-ci l’arrête dès les premiers pas ; "Je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit". Il suit Jaïre qui court chez lui où sa petite fille se meurt, mais il se laisse arrêter en chemin par une femme malade ; il décide d’aller prendre quelques moments de repos avec ses disciples épuisés, mais il y retrouve la foule qui a deviné son projet, et il renonce à son repos, pour se livrer à elle.
Dans cette disponibilité à l’événement, dans cet accueil de l’avenir à mesure qu’il lui arrive, il y a tout autre chose en Jésus qu’un aveu d’impuissance et la volonté de partager notre faiblesse, il y a aussi – peut-être faudrait-il dire il y a d’abord – la marque de sa condition divine. Nous autres, conscients de nos limites, nous devons faire des plans et des calculs pour organiser notre avenir et nous défendre des risques qui nous menacent. Jésus, lui, n’a pas besoin d’organiser ; en toute circonstance et quoi qu’il arrive, il est lui-même, il a de quoi réagir et répondre. On peut le surprendre, jamais lui faire perdre pied ; on peut l’atteindre et le blesser à mort, il est infiniment vulnérable, jamais il n’est plus lui-même que prisonnier et agonisant, jamais il n’est ouvert au monde entier comme le jour où il meurt, rejeté par tous. Seul le Créateur est capable d’accueillir ainsi tous les êtres dans leur réalité, de prendre les choses, les gens, les événements, tels qu’ils sont, de les juger, de les pardonner et les sauver. La Rédemption, c’est le pardon de Dieu saisissant à chaque instant un monde en train de se perdre, acculé dans ses impasses, et lui ouvrant l’accès de l’avenir, la naissance nouvelle. Jésus est le Seigneur de l’avenir, non pas parce qu’il tient en réserve, derrière le rideau, un spectacle qui défie l’imagination, mais parce qu’il est tout entier dans l’instant présent, dans la rencontre qui s’offre à lui, parce que, des morts écrasés sous leur passé, il fait surgir des hommes libres, vainqueurs de la peur, humblement prêts à tous les événements.

Jacques GUILLET

 Le Christ et l’avenir, p. 740-741.

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